Dernier step (Martin)
(Notes à l'aéroport, en attendant l'avion pour rentrer)
C’est très étrange d’arriver à la gare seul, sans Erle, qui reste encore deux semaines à Arambol.
J'arrive à Panvel, je dois prendre un autre train pour arriver à Mumbai et bien que ce genre de choses reste encore cryptique, elles se font simplement et j’ai presque l’impression d’être chez moi, d’habiter là.
La foule de Mumbai est intense. On s’entasse dans les trains, dans les métros, dans les rues. J’avais oublié ça, la mégapole. Je suis seul et pourtant c’est comme si c’était normal. Je marche dans la ville et je retrouve la profusion de la street food Mumbaïenne. Partout, le long des rues, des gens cuisinent et vendent à manger. Chacun a sa spécialité : biriyani, thali, madu vada, pav bhaji, samosa, aloo paratha, paneer tikka, chicken tikka, seekh kebab, … Il est midi et tout me donne envie parce que je n’ai pas encore mangé.
Je craque pour un jus de canne à sucre, et je fonds… ça a le goût des premiers jours du voyage.
La petite chambre d’hostel que j’ai louée à côté de l’aéroport fait la taille d’une demi-chambre en cité U, mais c’est parfait. De toute façon je vais devoir partir dans la nuit pour l’aéroport.
Je pose mes affaires et pars me balader vers un resto que j’ai repéré. La street food me donne envie mais pas le bruit qui l’entoure, j’ai envie de calme. Je marche en écoutant de la musique et je me demande ce que je fous là, à me sentir à l’aise dans un pays dont je ne comprends finalement pas grand-chose. Je suis le seul blanc dans la foule, je traverse les routes bondées sans tressaillir sous les klaxonnes comme si j’avais grandi là, mais comme l’a si bien dit Erle : je ne sais toujours pas comment ces gens pensent et ni quelle est leur perception du bonheur. J’ai discuté avec des dizaines et des dizaines de personnes, mais 1 personne sur 6 sur cette planète vit ici. Je n’ai bu qu’une goutte d’eau de cet océan et non, je n’ai pas grandi ici et non, ce n’est pas chez moi. Cette culture est si éloignée de la mienne qu’un mois et demi ne suffit pas pour la comprendre.
Alors oui j’ai mangé pas cher, je me suis senti économiquement plus libre que je ne pourrai jamais me sentir en France, mais socioculturellement, la fascination laisse souvent place au désarroi. Ma manière de vivre en France, mes valeurs, mes centres d’intérêts, tout ce qui me rend heureux, tout est si différent pour les gens ici que c’est inconcevable pour moi et que j’ai parfois oublié qui j’étais en essayant de m’y plonger.
Je me suis oublié, happé par l’intensité merveilleuse d’un quotidien où la banalité locale devient enchantement, surprise, émerveillement, contrainte ; les goûts, les formes, les odeurs, les sons, les mots, que je découvre pour la première fois avec bonheur ou autres réactions, les us et coutumes que j’ai pris plaisir à imiter (comme manger avec les doigts), les composantes culturelles inspirantes (comme l’alimentation, l’hindouisme, l’ayurveda, le yoga, la méditation, l’imprévu, l’accueil, le partage, la musique…). J’ai parfois perdu mes repères et je me suis senti vidé de moi-même.
J’ai aussi pu oublier quelques fois qui j’étais - avec mes privilèges économico-socio-culturels - quand je juge les déchets au sol ou que j’ai dans ma poche l’équivalent d’un salaire mensuel local et que je prends goût à dépenser sans réfléchir.
Ainsi c’est un moment très beau et à la fois je me sens con quand je fume une cigarette avec Suresh à 2h du mat sur le toit l’hôtel avant de partir à l’aéroport. Moi qui a le ventre et les poches pleines, lui qui étudie le jour et travaille ici la nuit, et qui profite des check-out nocturnes comme le mien pour dormir un peu dans les chambres avant qu’elles ne soient nettoyées pour ne pas avoir à payer de logement dans cette ville qui lui est hors de prix.
Ce voyage va me marquer à vie. Je ne sais pas si j’ai envie de rentrer ou si j’ai envie de continuer la route.
Il est encore trop tôt pour moi pour cerner tout ce avec quoi je reviens et tout ce que je laisse ici. Il y a ce que je ramène dans mes bagages : un harmonium, une montre, des épices, du miel, des produits ayurvédiques et plein d’autres petits cadeaux pour les proches, mais il y a aussi ce qui se trouve dans ma tête et qui est encore flou.
Ce que je ressens là tout de suite,
C’est de la gratitude d’avoir pu faire ce voyage.
Je me sens chanceux d’avoir voyagé avec Erle. C’est une femme incroyable et si curieuse que ça en devient inspirant. Son émerveillement est un cadeau. J’ai la conviction que c’est en partie grâce à nos curiosités et nos émerveillements respectifs que ce voyage a été ce qu’il a été. Une joie de les cultiver que je sens décuplée quand nous sommes ensemble.
C’est que les rencontres forgent le voyage. Elles irriguent les champs de ce que l’on sait pour remplacer les champs de ce que l’on croit savoir.
Et surtout, elles créent de la magie.
Quand des choses magiques surviennent, elle le fond pour célébrer la rencontre et l’émerveillement.
C’est que je n’ai plus peur de partir en voyage à l’autre bout du monde. Je ne l’avais jamais fait parce qu’au fond ça me terrorisait de partir si loin, à l’autre bout de mon monde. Mais là en fait, je n’ai qu’une hâte, c’est de recommencer ! On va où maintenant ? On va où maintenant ?
Je reviens avec un sentiment de liberté, de sentir que tout est possible, que tant que ça n’est pas arrivé, on ne peut pas le concevoir. Que tant que ça n’est pas arrivé, ça ne sert à rien de se dire si c’est possible ou non. Qu’il faut faire confiance à l’imprévu et à la magie. Mais c’est ce pays, surtout, qui a la particularité de permettre à tout ça de fleurir.
Je reviens avec de nouveaux rythmes dans la tête et le corps. Ceux des cours de Sunil et de toutes les musiques que j’ai entendues.
Je reviens avec une respiration rituelle d’avant sommeil qui m’apaise, calme mes nuits et mes ronflements.
Je reviens avec un rituel quotidien que je chéris, et qui me reconnecte à ma pratique de la méditation.
Je reviens avec un nouveau seuil de tolérance à la cacophonie, au bordel, aux situations kafkaïennes et aux incompréhensions. Je me demande ce que je vais pouvoir en faire en France. Est-ce c’est comme le bronzage de ma peau ? Est-ce que ça va partir après quelques semaines ?
Je reviens avec une capacité à lâcher prise dont je ne soupçonnais pas la taille.
Mais je reviens aussi avec la conscience aiguë de mes limites. Celles de mon corps, de mon ancrage psychologique et celles de mon ego. J’ai d’ailleurs l’espoir et la conviction de pouvoir continuer à détricoter ces dernières.
Je reviens aussi avec une sensation de bonheur que je n’avais jamais ressentie comme telle auparavant. Comme une chaleur à l’intérieur de moi sur laquelle je peux me concentrer, sans même penser au pourquoi je ressens cette joie. Elle est simplement là, et c’est peut-être le cadeau le plus précieux que je rapporte.
Les aéroports ne dorment jamais. Alors moi je fais comme les aéroports et je vais manger une pizza à 5h du matin pour écouler mes dernières roupies. Et je pense au mec du bus vers Munnar qui bosse à l’aéroport de Dubai. J’espère que ses vacances se sont bien passées.
Assis sur les bancs métalliques j’écris ces mots. Jackson me souhaite un bon voyage, il m’a touché hier quand je suis venu récupérer mon harmonium et que nous avons pris le temps de discuter. J’ai aussi passé quelques heures le soir avec Helen, sa cousine. On s’est baladé.es sur la côte, on a parlé de nos vies en passant devant les villas des stars de Bollywood et on a trop bien mangé pour célébrer mon dernier repas indien.
Les aéroports sont des espaces chelous où rien ne semble palpable. Je ne me sens ni sur le départ ni sur le retour. J’ai juste mon passeport dans les mains et des cernes sous les yeux.
J’attends.
Est-ce que tous ces avions sont réels ?
Ou est-ce que tout ça n’a été qu’un rêve ?